UNE CONVERSATION ENTRE AMAL BEDJAOUI ET LAURENT CANTET
Le sujet : la relation père/fils
Laurent Cantet : C’est un sujet qui me touche toujours.
Amal Bedjaoui : C’est aussi l’une des raisons de notre rencontre, tu as abordé la thématique père-fils dans tes deux films.
LC : C’est vrai que j’ai déjà fait plusieurs tentatives…Récemment, j’entendais une interview de Sokurov au sujet de son film « Père, fils » ; il disait que ce qui était dur à réaliser, c’est le peu d’intimité que l’on a avec la personne qui est certainement la plus proche de soi. Je me demande si ce n’est pas une constante des rapports père-fils.
AB : Je crois aussi que cette intimité est trop dérangeante, comme s’il fallait s’en protéger, instaurer une distance…
LC : En quoi ça teinte l’histoire pour toi le fait que le père soit algérien ?
AB : Dans les pays méditerranéens les rapports d’incommunicabilité et de pudeur sont peut-être plus exacerbés, mais il y a quelque chose d’universel dans les rapports père-fils qui appartient à toutes les cultures, à toutes les sociétés, même si leur expression est un peu différente selon les communautés. J’ai essayé de raconter cette histoire sans perdre de vue cet aspect.
LC : Et l’absence de la mère dans l’histoire, c’est quelque chose que tu as voulu ?
AB : Si elle avait été présente, je n’aurais pas pu raconter cette histoire de la même façon. La mère est souvent le lien entre père et fils. Son absence me permettait de me concentrer sur ce face à face pour mieux explorer leur incommunicabilité.
La durée
LC : Pourquoi le film fait 58 minutes au lieu d’une heure qui en aurait fait un long-métrage pour le CNC ?
AB : Avant de tourner, je pensais faire un moyen-métrage de 40 minutes. J’ai produit le film avec un budget restreint, sans subventions, avec une équipe et des comédiens bénévoles. C’était un luxe par exemple de tourner en super 16. Ces conditions ont bien sûr influé sur la durée, sur le tournage, sur les choix de mise en scène. Je devais accepter ces contraintes ou renoncer. J’ai choisi d’aller au bout. Au montage, j’ai vu que la version idéale était de 58 minutes. J’aurais pu rajouter deux minutes… mais vraiment une minute de plus et le film ne se tenait plus de la même façon. C’est devenu un choix artistique.
Les personnages
LC : Ce n’est pas un hasard que ce film qui devait être un moyen-métrage et qui a gagné en longueur, ait cette densité-là. J’ai l’impression que ce temps que tu as en plus tu ne l’utilises pas pour l’histoire, mais juste pour prendre le temps de laisser les choses s’installer, les personnages exister, laisser les situations arriver presque d’elles mêmes sans être forcement obligée de les amener par un procédé de scénario.
AB : En effet, ce n’était pas nécessaire de tout raconter. J’ai filmé ce qui était indispensable. Je voulais alléger le récit, ça donnait plus de force, plus de brutalité. En revanche, par moments j’avais vraiment besoin de prendre le temps d’être avec les personnages.
LC : Ils sont incarnés, ils sont là, tu ne leur demande parfois pas plus que d’être là.
AB: Pour moi c’était suffisant.
LC : Le travestissement de Selim n’est pas un caractère très déterminant chez lui, tu le choisis assez soft….
AB : Oui je voulais quelque chose de minimal, d’indéterminé. L’univers de Nan Goldin m’a beaucoup inspiré pour l’ensemble du film et pour le travestissement de Selim j’ai montré des photos de Nan Goldin à Judy Shrewsbury qui a fait les costumes. La structure narrative et la mise en scène
LC : Cette espèce d’arbitraire des choses qui arrivent sans être forcément ficelées par le scénario autorise une narration plus elliptique, mais parfois aussi plus fulgurante. Le personnage de Louise (Isabelle Pichaud) est continuellement défini comme ça. Tu ne nous décris pas les zigs-zags qu’elle peut faire d’une scène à l’autre, on la découvre à chaque plan dans un état qu’on ne peut pas lui présupposer avant. Je me dis aussi qu’un personnage de film devrait avoir la même complexité qu’un être humain.
AB : C’est le personnage qui permettait cela. En très peu de temps, elle devait incarner beaucoup de choses, l’amie, la collègue de travail, la grande sœur, l’amante, la mère.
LC : Quels ont été tes partis pris de mise en scène ?
AB : Ma principale idée a été de marquer l’immobilisme du père avec une caméra tout le temps fixe dans l’appartement d’Omar (Hammou Graïa). A l’inverse la caméra est toujours mobile, à l’épaule, pour suivre Selim dans sa vie nocturne avec Louise. Et puis au 3/4 du film, j’ai voulu signifier le croisement entre le père et le fils. La caméra qui suit le fils se stabilise puis se fige pour filmer sa mort. Et celle qui était fixe sur le père se met en mouvement pour le suivre dans sa quête de la vérité. C’est là que la « rencontre manquée » a lieu et qu’elle devient vraiment palpable.
LC : En même temps on a jamais le sentiment que le principe est devenu encombrant. Tu ne cherches pas à l’asséner.
AB : Non. J’ai cherché avant tout l’épure, la simplicité qui correspondait à l’histoire. Et cette vision d’ensemble m’a aidé dans la manière d’aborder l’espace et les personnages. Un récit binaire, deux vies qui se croisent, deux personnages décalés dans le temps. Je me suis aussi intéressée à la direction des personnages dans l’espace, dans quelle direction bougent-ils ? Cela me vient de loin, de mon enfance, de l’écriture arabe qui s’écrit de droite à gauche et qui pour moi raconte le lien à la famille. Je me suis imposée ce sens de l’écriture sur l’ensemble du film. Ce sont des détails comme ça qui m’intéressent. La manière dont Selim évolue dans sa chambre d’hôtel, dans les plans du début il est à gauche du cadre et plus le film avance plus il se décale vers la droite. Pour finir il se « stabilise » au centre, figé dans la mort. J’ai tenté d’inscrire les mouvements contradictoires de Selim dans la plupart des plans du film.
Les choix techniques
LC : Est-ce que ta méthode de travail a été propre à ce sujet et à l’économie de ce film ou cela va se sentir aussi dans tes prochains films ?
AB : Ca devrait se sentir dans les prochains. Mais en même temps chaque film à son histoire et son économie propre.
LC : Tu travailles toujours avec les mêmes équipes ?
AB : J’avais déjà travaillé avec Nara Keo Kosal qui a fait à la fois la lumière et le cadre. On se connaît depuis longtemps. Quand j’étais étudiante à l’Idhec, il était à Louis Lumière. Il a fait tous mes films d’école, il m’a accompagné depuis le début, c’est très important pour moi de l’avoir eu chaque fois à mes côtés. Il lit le scénario, on parle des personnages, du récit, je lui montre beaucoup de photos, les univers qui m’intéressent.
Les acteurs
LC : Comment tu as choisi les acteurs ?
AB : J’ai d’abord cherché Selim. Je ne voulais pas un comédien fragile, qui aurait annoncé en quelque sorte la destinée fatale du personnage. J’ai découvert Mohamed HICHAM dans un court-métrage d’Emmanuel Finkiel et dans Meilleur Espoir Féminin de Gérard Jugnot. Je lui ai demandé s’il pouvait tourner ces scènes d’amour sans que je fasse de coupures ; il m’a rassuré totalement, il avait la distance nécessaire et, en même temps, il avait beaucoup de pudeur à en parler avec moi. Et curieusement je crois que s’il avait été autrement, ça n’aurait pas pu marcher…
LC : Mais quand même la scène qu’il joue avec Aurélien, elle est tout sauf pudique…
AB: C'est justement cette contradiction entre son désir de jouer ce rôle et sa pudeur qui m’a convaincue. C’est cela qui m’intéressait.
Pour le personnage d’Omar, j’ai vu Hammou GRAÏA au théâtre dans une pièce de Serge Avidikian « La Raison d’être de la littérature ». Que le père ait à peu près le même âge que le client était une ambiguïté très intéressante à explorer dans la quête d’amour du fils. Je voulais aussi qu’il ait une dimension universelle, qu’il incarne à la fois le père, l’étranger partout où il se trouve. Hammou peut me faire croire qu’il est chinois, hindou, métisse, arabe… L’idée du blues est venue de ce même désir d’universalité. Je voulais que père et fils écoutent la même chanson mais il n’était pas question de choisir un Raï, une chanson algérienne, ou de la musique andalouse.
Avec Isabelle PICHAUD qui joue Louise, c’est une autre histoire. Isabelle a joué dans mon deuxième film à l’Idhec. Elle était au cours Florent à l’époque. Depuis, on a noué une vraie complicité autour du cinéma. Elle a joué aussi dans mon court métrage « SHOOT ME ANGEL ». On aime partager et parler de nos projets depuis longtemps. Alors, tout naturellement on a décidé d’écrire cette histoire ensemble. J’ai écrit ce rôle pour elle. Ou plutôt elle me l’a en partie inspiré !
Pour Max qui est interprété par Aurélien RECOING, je voyais un personnage charismatique, inquiétant, qui trimbale une ambiguïté, qui puisse être à la fois doux et violent, qui maîtrise parfaitement ses émotions mais qui n’est pas aussi sûr de lui qu’il en a l’air. Je n’arrivais pas à trouver le comédien pour ce rôle. Et puis un jour, un casting, Stéphane Foenkinos, m’a parlé d’Aurélien Recoing que j’avais vu quelques années auparavant dans « LA FIDELITE » (A. Zulawski) et dans « LA VIE MODERNE » (L. Ferreira Barbosa).
LC : C’est là que je l’ai remarqué aussi…
AB : Mais je n’avais pas du tout pensé à lui ! Je suis donc allée voir « L’EMPLOI DU TEMPS » ; j’étais complètement bouleversée par Aurélien. J’ai retravaillé le scénario tout de suite. Il m’a inspiré certains dialogues, certaines situations qui devenaient pour moi plus palpables du fait de penser à lui. Je lui ai déposé le scénario. Il m’a rappelée huit jours après pour me dire que le projet l’intéressait. C’était vraiment fabuleux.
LC : La première apparition d’Aurélien dans la boîte de nuit pour moi a été très troublante. C’est vrai que j’ai une image d’Aurélien qui s’est créée à travers le personnage de « L’emploi du temps » et d’un seul coup, j’ai découvert une facette peut être de mon personnage que j’ai occulté, quelque chose de presque maléfique.... Ce qui est évident aussi effectivement dès la première seconde où on le voit c’est qu’on se dit que c’est un personnage qui va être moteur de cette situation vouée au mensonge, au silence, à la stagnation…
AB : En effet, Max fait basculer le destin de Selim vers la mort et cette mort va bien sûr bouleverser la vie de ceux qui restent. Louise est obligée de faire face à une réalité qu’elle voulait occulter, elle en ressort plus consciente de ses choix. Quant au père il sort de son immobilisme morbide puisqu’en acceptant la mort de ceux qu’il a aimé, il accepte de vivre.
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